Cédric Pescia évoque la saison 2019-2020


Ma rencontre avec Omar Porras est traversée par ce qu'il y a de plus beau dans les rencontres: l'inattendu. Notre projet «Le verbe de Bach, la musique de la Bible» en est la traduction la plus emblématique. Ce dialogue nous enrichit l'un l'autre: moi à travers les lectures si habitées d'Omar, lui dans la révélation de Bach qu'il vit sous mes doigts, mû par cette curiosité sans limite qui caractérise et illumine tout ce qu'il touche. Troisième étape les 1er et 8 décembre 2019.

Le programme s'articule en deux temps. Le premier, à l'aube de l'hiver, voit graviter autour de la figure de Jean-Sébastien Bach mes deux récitals «classiques», le chapitre trois de nos pérégrinations bibliques avec Omar Porras, ainsi que trois cartes blanches à des pianistes de jazz de la région, que je connais de longue date et que j'estime, aux profils contrastés, et qui ont immédiatement répondu présents lorsque je leur ai demandé de glisser dans leurs improvisations quelques évocations de la musique du cantor de Saint-Thomas. Bach est considéré comme un «père» chez eux aussi, symbole à la fois de liberté dans les pages lentes et de vie dans les mouvements dansés.

La seconde «salve» du mois de mai 2020 est beaucoup plus contrastée, hétéroclite: un choix assumé puisqu'il est mû par le plaisir de rassembler des musiques et des artistes qui me tiennent à cœur. C'est le cas de l'immense pianiste Elisabeth Leonskaja, qui avait ébloui le public du TKM il y a dix ans avec un récital Schubert en lévitation, et qui nous propose ici un autre feu d'artifice de chefs-d'œuvre absolus: les trois dernières sonates de Beethoven – incontournable! C'est le cas de Philippe Cassard, disciple comme moi de Dominique Merlet, avec lequel s'est nouée une belle complicité artistique, matérialisée en 2015 par la sortie d'un disque Schubert à quatre mains sous le label La Dolce Volta, et avec qui l'aventure se poursuit en 2020 sous le signe de la virtuosité magistrale de Franz Liszt, redessinant pour les touches de deux claviers l'une des œuvres les plus monumentales qui soient: la Neuvième symphonie de Beethoven. C'est le cas aussi de ma compagne Nurit Stark, avec laquelle la connivence artistique touche à l'évidence et qui m'accompagne ici dans une soirée 100% Brahms, avec le concours d'une éblouissante violoncelliste anglaise venant de déposer ses valises à Berlin, Nathalie Clein. Brahms est en train de prendre une place de plus en plus importante dans mon horizon artistique, après des années en «concubinage» presque exclusif avec Schumann. J'ai joué récemment ses deux concertos et j'aime à en cultiver une physionomie peut-être plus méditerranéenne, moins monumentale que celle dont on a coutume de l'affubler.

Ces affinités électives se retrouvent enfin dans la personne de Christian Favre, qui a été mon professeur durant mes jeunes années au Conservatoire de Lausanne et dont je réalise de plus en plus de l'importance qu'il a eu pour moi. Il m'a fait comprendre et aimer la musique, la respecter aussi. C'est un homme foncièrement bon et généreux, auquel je pense presque chaque jour maintenant que je me retrouve à mon tour dans la position du professeur. Je l'avais invité il y a quelques années avec son Quatuor Schumann. Rendre hommage à son œuvre de compositeur m'apparaît aujourd'hui comme une évidence, à l'heure de sa retraite de l'HEMU et de la création de Davel, son premier opus lyrique. Composé d'œuvres de musique de chambre écrites à différents moments de son parcours, ce «portrait» est l'occasion de dire à ce maître essentiel combien sa musique me touche, dans ce qu'elle a à la fois de lumineux et de sombre, d'indéfinissable.

                                                                                             (Propos recueillis par Antonin Scherrer)

 
Rencontres musicales avec Cédric Pescia 2020